BRUSSELS TALKS #4 — L'ART : UN LIEN ENTRE LES BRUXELLOIS ET LEUR VILLE ?


La Bellone, 01/06/2018


Pour cette 4ème édition de Brussels Talks, nous avons eu le plaisir d'interroger l'artiste Anna Rispoli (qui était à l'affiche du Kunstenfestivaldesarts) à propos de certaines de ses oeuvres, dont les habitants et les espaces publics bruxellois sont des acteurs à part entière. L'occasion de réfléchir sur la question de la fonction de l'art dans la ville et à Bruxelles plus particulièrement.

Anna Rispoli est une artiste italienne qui vit et travaille à Bruxelles. Dans son oeuvre, Anna Rispoli utilise les espaces publics de manière inattendue, via des pratiques participatives, invitant à l’investir et à questionner son potentiel inventif.


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Entretien


Anna Rispoli, êtes-vous une artiste d’art public ?

Il y a une ambiguïté dans cette question : qu’est-ce que ça veut dire d’être une artiste d’art public ? Est-ce quand on installe de grandes sculptures dans l’espace public ? Il est interpellant de voir comment nous avons déclassé le mot « public ». L’art public est devenu décoratif, représentatif, monumental… L’idée serait de décoloniser ce mot, de le reconquérir pour imaginer une idée du public qui serait dynamique, dans un espace entre-deux, un espace de négociations, de désirs, de différentes façons d’imaginer la ville. C’est justement cet espace qu’on tracte, d’un côté et de l’autre, et qui devient espace public. Très souvent, je travaille avec le format live qui implique un public qui regarde des choses qui se passent souvent une seule fois, des choses qui disparaissent dans la perception, dans la mémoire, et qui continuent dans le bouche-oreille. Un format plus vulnérable, plus fragile, mais qui est aussi plus excitant.

Ce sont des projets qui prennent la ville non seulement pour décor mais qui ont une prise sur la réalité ? Est-ce qu’on peut aussi parler de pratique in-situ, site-specific ?

Pour moi, travailler avec la ville et les espaces a à voir avec la définition de ce qu’est l’urbanité et ce qu’est le public. On travaille dans la ville parce c’est de ça qu’on parle – pas parce qu’on n’aurait pas eu des théâtres ou salles d’exposition ou des cinémas où on peut montrer des documentaires, des spectacles, des créations visuelles… Ce sont des possibilités, évidemment, mais pour moi ce n’est pas vraiment intéressant de parler de quelque chose mais plutôt de faire avec, d’agir. L’idéal, c’est de créer des outils qui nous permettent d’inventer des façons d’agir ensemble dans la ville, c’est pour ça que  ce sont des expériences d’art vivant.

Quel est l’élément déclencheur pour qu’un projet puisse démarrer ? Un lieu précis, des rencontres avec les habitants, des envies prédéfinies ?

Quand j’ai déménagé à Bruxelles, j’ai découvert une ville que je ne pouvais même pas imaginer, une ville complètement indéfinie et qui ne sera jamais finie, heureusement, une ville qui n’a pas la prétention de se brandiser, ce n’est pas la ville de l’amour, ce n’est pas la ville éternelle, ce n’est pas la ville qui ne dort jamais… Évidemment, toute une classe politique essaye de pousser cette conception de branding mais la ville résiste, car dans son cosmopolitisme mineur elle est multiple, elle ne peut pas devenir une, et pour moi ça a été une révélation. Je suis tombée complètement amoureuse de cette indéfinition. Et c’est grâce à cela que j’ai accepté de sortir des salles d’exposition, et c’est la rencontre des espaces, des lieux précis et des personnes précises qui ont généré l’envie de faire des choses. Par exemple, le premier projet que j’ai réalisé ici à Bruxelles, Vorrei tanto tornare à casa…, est une performance architecturale qui est née d’une rencontre avec un bâtiment, un bâtiment comme tellement d’autres en Europe, à ce moment précis où j’ai rencontré Bruxelles et la sérialité d’une certaine architecture et d’un certain type de problèmes, une ville qui est unique mais qui partage avec d’autres villes en Europe de questions urbaines contemporaines.

Et dans cette ville multiple, au gré des bâtiments, des rues, des quartiers, il y a  des micro-identités qui exisent et que tu vas aider à révéler avec ton travail ?

Pour moi, ce n’est pas un travail d’enquête, de journaliste ou de sociologue qui voit la règle plutôt que l’exception, c’est tout simplement une curiosité, une envie de me plonger dans des univers qui ne sont pas forcément les miens. C’est une win-win situation de pouvoir offrir un regard un peu extraterrestre, qui est complètement à côté de la plaque, de poser les mauvaises questions, de regarder les choses du mauvais côté. On gagne mutuellement de ce déplacement. Chaque bâtiment, chaque agglomération urbaine est différente, mais, en même temps, s’inscrit dans une globalisation, surtout dans cette architecture sérielle qui a trouvé une fortune incroyable au cours de ces précédentes décennies. Quand je suis arrivé à Bruxelles, je voulais apprendre comment on y vit et quelles sont les difficultés.

Cette performance Vorrei tanto tornare à casa a été créé en 2009 à Bruxelles puis  a été recréée dans d’autres villes en Europe et en Asie… Pouvez-vous nous expliquer son concept ?

Pendant des semaines, voire des mois, avec des complices, on entrait en contact avec les habitants d’un grand bloc d’habitation en leur proposant quelque chose d’extraterrestre, de beau et d’inutile : allumer et éteindre les lumières de sa maison tous ensemble. Grâce à une émission radio qui diffusait une partition musicale de code morse lumineux (allumer-éteindre) et qui donnait une dimension orchestrale aux différents étages du bâtiment (le cœur, le petit cœur, les solistes…), le but était de construire quelque chose de très précis qui construisait une phrase (« J’aimerais tant rentrer chez moi et que l’ascenseur marche »). Évidemment, cette écriture millimétrée a été complètement ravagée par la furie des habitants qui, selon les âges, les temps de réaction, l’adrénaline ou le sommeil réagissaient avec un temps tout à fait humain. Ça a été le chaos total, et heureusement. L’idée était de faire vivre quelque chose dans la main d’une diversité chaotique, et rendre visible la différence, pas la sérialité, même si c’est un peu masochiste de travailler des mois sur une partition pour qu’elle soit ravagée.

Qu’est-ce qui a changé, quelques années plus tard, dans votre approche avec les habitants ?

Ça a été pour moi une très belle aventure artistique : l’artistique a commencé à déraper vers un travail d’intervention sociale sur un tissu urbain. L’idée était de démarrer quelque chose avec mes complices et nous avons créé un comité d’habitants qu’on a accompagné dans la création d’une série de possibilités financières pour procéder à d’autres projets, pas tous artistiques, et enfin, on a réussi à s’éloigner. Il y a d’autres personnes qui ont pris le relais, d’autres idées, d’autres propositions. Je pense que si on parle d’artivisme, un activisme qui utilise l’art comme moyen, ce n’est pas tellement dans le moment artistique même que ça se produit. On n’est jamais dans l’anticipation de vouloir faire quelque chose ensemble, mais on peut se réjouir d’avoir fait quelque chose ensemble. C’est là que le côté politique prend forme.

Est-ce que la performance Vorrei tanto tornare à casa a été un phénomène déclencheur ?

Oui, en dix ans, l’évolution de ma propre réflexion par rapport à ces projets a évolué. Au début, c’était le désir d’inverser le coté visible de la ville. Il y a des zones d’ombre, des zones grises, des zones qui s’auto-victimisent dans cette invisibilité, qui pour moi était intéressant de placer dans la lumière. Cependant, je trouve que la situation est beaucoup plus complexe, justement pour cette tendance assez ambiguë et perverse d’utiliser une rhétorique de l’art public et de la participation dans laquelle la participation des habitants et l’implication de certaines communautés urbaines font partie d’un discours qui a la tendance à tranquilliser les esprits plutôt qu’à résoudre des questions brûlantes.

Comme si on utilisait ces habitants comme l’outil d’un discours politique ?

Dans les derniers 15 ans, le financement à la culture, notamment urbaine, sont de plus en plus centrés sur des mots-clés comme “participation”. Il faut tout simplement être conscient qu’on peut être manipulé dans la rhétorique de la neutralisation du conflit. C’est très important que le conflit, les aspérités, les désaccords restent. Ce n’est pas parce qu’on participe ensemble à un projet qu’on est une foule colorée, on est quand même des altérités qui parfois ne se comprennent pas, et je n’ai pas la prétention de comprendre quelqu’un parce qu’on fait une action ensemble. C’est beaucoup plus profond. Mais ce ne veut pas dire qu’on n’a pas envie de se rencontrer l’un l’autre. Je crois absolument que la curiosité et l’intérêt mutuels sont justement ce terrain de mystère : il y a un désir réciproque qu’il faut réveiller. Pas forcément d’échanger nos appartenances ou croyances, ça peut être plus léger, sensible et fin, c’est un désir affectif vis-à-vis de l’altérité, presque sensuel. Mon idéal serait de pouvoir désirer l’altérité et pas seulement la tolérer.

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Et retrouve-t-on cette dimension d’artivisme dans cet autre projet que vous avez réalisé sur les marches de la Bourse en 2015 pour le KunstenFestivalDesArts ?

Oui, ce projet joue aussi sur l’ambiguïté entre performance artistique et action politique. Tout a commencé quand la Bourse fut l’objet d’un plan de rénovation (qui deviendra le « Temple de la Bière »), ce qui avec la piétonnisation de l’hyper-centre ont eu des conséquences néfastes au niveau de la dynamique du conflit citoyen : on ne pouvait plus manifester sur les marches de la Bourse, c’est-à-dire que l’une des tribunes favorites des Bruxellois pour des manifestations et des prises de parole était interdite à la pratique du conflit. Nous avons alors imaginé une performance avec des manifestants qui proviennent de 60 ans de manifestations citoyennes et politiques : un vrai travail d’archives vivantes, pour retrouver les acteurs de ses manifestations en les mettant tous ensemble pour créer une meta-manifestation. Bien sûr, encore une fois, ma jolie partition écrite au préalable est devenue une cacophonie à la limite de la manifestation, qu’on ne pouvait pas interdire puisqu’on avait l’autorisation d’occuper l’espace public. Si on renonce à cet espace comme un espace vivant, mixte et pas neutre, on rate une énorme occasion pour Bruxelles d’être une ville cosmopolite.

Du coup, que pensez-vous de l’évolution de la Bourse mais aussi de l’espace public autour depuis 2015, dont le piétonnier ?

L’art public est un outil pour imaginer d’autres formes de résistance, mais après, il faut une certaine conscience citoyenne pour ne pas vivre dans un dortoir ou dans un centre commercial. En rejouant cette performance le 1er mai dernier, il y avait un grand banner où c’était écrit en guise de provocation « Ici prochainement maison du peuple bruxellois ». Il n’a pas eu de concertation par rapport à l’usage de la Bourse, mais les discussions publiques ont atténué le projet pour qu’on puisse profiter du rez-de-chaussée, qui deviendra un espace public sur lequel il faudrait encore travailler. La prochaine étape est d’insister pour que l’espace autour de la bourse ne soit pas englobé dans cette privatisation de facto. Maintenant, pour des questions soi-disant de sécurité et de moyens de secours, les manifestations doivent passer dans la petite ceinture, complètement invisibles du reste de la ville. Mais de facto, il n’y a plus de vraies manifestations avec un vrai échange avec le tissu urbain.

Comment pensez-vous votre place et celle de votre pratique au sein du processus créatif des urbanistes ? Il y a beaucoup d’occasions ratées au sein de l’urbanisme bruxellois, est-ce dû au fait que les habitants ne sont pas écoutés ? Est-ce que votre travail d’écoute des habitants peut ouvrir de nouvelles pratiques d’urbanisme ?

J’aimerais travailler plus aux côtés d’urbanistes, mais je suis allergique à la lenteur et à l’institutionnalisation des projets. Là, on touche à la vraie différence entre art et activiste :  pour moi, c’est important d’avoir une échelle d’action humaine, voir fleurir les projets. Avec des projets davantage infrastructurels ou institutionnels, on parle d’un temps d’action très dilué. J’ai accompagné un contrat de quartier comme artiste et j’ai senti l’épuisement de l’énergie à travers toutes les étapes, comme un conte de fées où on doit faire cinq épreuves impossibles sous peine de retourner au point de départ.

Un mot nous est venu à esprit, celui d’acupuncteur qui révèle des zones où on passerait autrement sans s’y arrêter. Est-ce un terme qui vous parle ?

J’aimerais bien réparer les choses, être un mécanicien, mais je pense que l’art ne répare pas, je crois que ce n’est pas si simple. C’est une aventure qu’on partage, une découverte d’un univers qui m’est autrement nié, pour imaginer son quotidien autrement, voir comment on peut vivre autrement. L’acupuncture, ce sont des détails, des changements qui continuent à nourrir un espoir.

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