BRUSSELS TALKS #3  — VERS UN NOUVEAU MODÈLE POUR BRUXELLES ?


La Bellone, 04/05/2018


On a tendance à imaginer les frontières des villes comme quelque chose d’inéluctable, mais si nous pensons à Paris, à Budapest, à Vienne et d’autres… les villes bougent, elles s’expandent, et leurs administrations initient ces transformations, les stimulent ou s’adaptent à ces changements.

Est-ce le cas à Bruxelles ? La ville se transforme, c’est un fait, mais est-ce que les institutions sont en phase avec ces transformations d’aujourd’hui ? Et est-ce qu’elles sont bien au service des habitants de Bruxelles ? Ou ne sont-elles pas parfois un frein au développement de la ville ?

Zakia Katthabi, née le 15 janvier 1976 à Saint-Josse-ten-Noode, est est une femme politique belge bruxelloise francophone, membre du parti Ecolo. Elle est co-présidente du parti avec Patrick Dupriez depuis le 22 mars 2015.


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Entretien


Brussels Talks : La Région de Bruxelles a 30 ans, pourquoi et dans quel contexte a-t-elle été créée ?

Zakia Khattabi : Tout d’abord, je voudrais préciser que la question institutionnelle en soi,  la tuyauterie pour la tuyauterie, ne m’a jamais intéressée. La question bruxelloise a été le fruit d’un compromis et d’une longue bataille, parfois douloureuse, d’hommes et de femmes politiques, qui ont cru à la Région à part entière et qui ont rêvé un projet bruxellois. À cette époque, il y a eu beaucoup de difficultés pour faire émerger le projet bruxellois, et trente ans après, le visage de la Région a évolué. Trente ans après, chez Ecolo, on a un nouveau rêve pour notre nouvelle génération : repenser la Région dans un souci de solidarité, égalité, transparence et lisibilité.

N’y a-t-il pas quelques point communs avec la construction européenne, qui part à la base d’un beau rêve puis qui mène graduellement vers des institutions opaques,  de l’euroscepticisme… ?

La dérive, en Europe ou à Bruxelles, c’est quand l’institution devient la fin. Les institutions doivent être un outil au service des citoyens, d’un projet de ville ou de Région. Et il y a un vrai enjeu d’identification à travers les services que la Région leur apporte.

Bruxelles est une ville qui compte plus de 180 nationalités mais est toujours gérée sous un angle bi-communautaire. N’y a-t-il pas là un gros décalage avec le réel ?

C’est en effet notre constat chez Ecolo : les institutions organisées sur une base bi-communautaire exclusive ne reflètent plus la réalité bruxelloise, et les Bruxellois ne s’identifient donc pas à ces institutions. Repensons donc le projet à l’aune d’aujourd’hui, 30 ans plus tard.

Et ce décalage entre les institutions et la population ne crée-t-il pas justement ce problème d’identification à la région et donc d’identité régionale forte ?

Oui, il faut repartir d’un récit fondateur, rassembleur en phase avec la réalité bruxelloise. Mais je pense qu’il existe une identité bruxelloise, mais qui n’a pas été reconnue et traduite dans les institutions. Pour moi, la fête de la Région, ce n’est pas la fête de l’Iris, qui est plus la fête des institutions, mais la Zinneke Parade, qui est la fête des Bruxellois. La diversité, l’ouverture au monde, c’est une identité en soi. Et s’il est difficile de la définir, on peut dire que l’identité bruxelloise n’est plus la simple adjonction de deux communautés. Il y a une communautés de destin que nous partageons et c’est ça notre identité.

Mais un autre problème en Belgique n’est-il pas que les hommes et femmes politiques belges, notamment au niveau fédéral, ne vivent pas à Bruxelles et ne comprennent pas bien la ville et son identité multiple et complexe, voire, au pire, la mal-aiment ?

C’est vrai qu’on voit bien dans les prises de position des uns et des autres qu’on voit bien dans les prises de position des uns et des autres qu’il y a une méconnaissance de la réalité bruxelloise au-delà des enjeux institutionnels historiques, qui me paraissent anachroniques aujourd’hui.

Mais comment réformer la Région bruxelloise dans ce contexte ? Cela va-t-il passer par une nouvelle réforme de l’Etat ?

Oui, il y a des questions qui devront être réglées à travers une nouvelle réforme de l’Etat, mais cela ne doit ni nous empêcher d’y penser, ni nous freiner dans cette construction. Car imaginer qu’on pourra y échapper en Belgique, c’est un peu vivre sur une autre planète ! Et donc autant être prêts avec un projet et des revendications. Ce n’est pas parce que jusqu’à présent, les francophones ont plutôt subi les réformes institutionnelles qu’on ne peut pas y voir une opportunité pour l’avenir. Il faut donc repolitiser le débat institutionnel et surtout ne laissons pas la question institutionnelle aux nationalistes flamands qui n’ont pas un projet de solidarité.

Plus précisément, comment faire bouger les choses à Bruxelles alors qu’on a l’impression d’une profonde inertie ?

Si ça ne bouge pas, c’est parce que certains n’ont pas intérêt à ce que ça bouge ! Par exemple, il y a parfois des dossier d’intérêt régional qui sont bloqués par des députés qui sont bourgmestres d’une commune et qui défendent donc l’intérêt de leur commune, c’est dans ce sens-là qu’il faut voter la loi sur le décumul, contre laquelle s’oppose M. Picqué, Ministre-Président de la Région et bourgmestre de Saint-Gilles. Ceci dit, je ne plaide pas pour la suppression des communes, c’est un niveau de pouvoir important et proche des citoyens, mais aujourd’hui, à cause des cumulards, parfois l’intérêt régional n’est plus défendu et c’est un gros problème, c’est pourquoi il faut passer au décumul intégral. Les effets seraient immédiats. Par ailleurs, tétanisés par la NVA, certains prétendent ne pas vouloir ouvrir la boîte de Pandore. Je leur dis précisément : tant que l’on reste dans le modèle bi-communautaire, la NVA a en effet des moyens pour bloquer Bruxelles, dans mon idéal d’une identité forte hors bi-communautaire, les nationalistes n’ont plus de leviers de blocage !

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En qui consiste le blocage par rapport à l’idée de fusionner les communes bruxelloises ?

Le problème de la fusion des communes, c’est qu’elle est toujours appréhendée à travers la trop grande taille de la ville de Bruxelles, de sa disproportion avec les 18 autres, de son pouvoir trop important… C’est donc déjà un débat conflictuel. Or, on pourrait autant faire remonter des compétences à la Région, comme c’est le cas des infrastructures sportives communales, qu’on pourrait aussi parfois en faire redescendre vers les communes. Chez Ecolo, ce qui nous intéresse, ce n’est pas le pouvoir communal ou régional mais la qualité et l’égalité des services pour les citoyens bruxellois.

En matière de police de proximité, CPAS… on comprend bien que le niveau communal a du sens. Mais selon-vous pourrait-on encore descendre d’un niveau et créer une sorte de niveau de pouvoir de “quartier” ?

Il y a sans doute quelque chose à creuser dans cette direction et on y travaille chez Ecolo. Nous avons aussi toujours considéré le concept de bassin de vie, qui permet de mettre en place une politique qui répond le mieux à un territoire. Par exemple, à Barcelone ou Grenoble, des conseils de quartier ont été créés, avec le maintien des pouvoirs communaux, bien sûr. À Bruxelles, il y a aussi les contrats de quartier qui ont un réel impact sur la vie de ceux-ci. On touche ici à la question de la démocratie participative, directe, où les citoyens ont une réelle expertise de leurs quartiers.

On entend souvent dans des partis francophones l’argument selon lequel “Plus de Région et donc moins de communes, c’est renforcer le pouvoir flamand à Bruxelles”. Quel est votre point de vue sur cette question ?

De nouveau, la réforme de la Région ne se pose pas pour nous écologistes dans ces termes-là. Ceux qui disent ça vivent toujours dans le récit bi-communautaire d’il y a trente ans. Ceci étant dit, je l’ai intégrée cette réalité, et je ne m’inscris pas dans le modèle de réforme des Flamands qui ont d’autre velléités pour Bruxelles. Moi, la fusion des communes, ce n’est pas ma priorité. Et par rapport au modèle que nous proposons, il ne s’agit pas de donner plus de pouvoir à la Région en le faisant remonter des communes, mais de viser une meilleure efficacité, hors de ce modèle bi-communautaire.

N’est-ce pas là un peu utopique de penser que les autres partis vous suivront dans cette voie ?

Ecolo ne rêve pas son rêve bruxellois à l’aune des uns et des autres, et le travaille d’ailleurs avec Groen. Nous souhaitons partir d’une page blanche et lors d’éventuelles futures négociations, nous souhaitons faire bouger les lignes à partir de là.

Vous semblez faire état d’une collaboration constructive avec Groen, mais qu’en serait-il si vous étiez amenés à discuter avec eux des frontières de la Région et d’un éventuel élargissement de Bruxelles dans son hinterland, thème souvent évoqué tant Bruxelles pourrait manquer de place à l’avenir, vu sa croissance démographique ?

Il est clair que ce n’est simple tous les jours, mais tant que la volonté de construire ensemble est là, on engrangera petit à petit avec eux, en réglant d’abord les questions liées à l’intérieur de la Région. Par exemple, nous nous sommes déjà mis d’accord sur une série de points : l’égalité des Bruxellois devant la fiscalité des communes, la solidarité entre les communes…

1989… 2018… Comment voyez-vous l’avenir de Bruxelles et de la Belgique, en 2048 ?

C’est un lieu commun de dire que Bruxelles est le ciment de la Belgique mais je pense que c’est la réalité. Et je pense que nous sommes nombreux à croire encore en la Belgique, même si la N-VA fait beaucoup de bruit. Et pour parvenir à maintenir l’État belge, je pense qu’il faut renforcer la Région de Bruxelles.

Pour renforcer l’identité bruxelloise, ne faut-il pas lancer un nouveau grand projet, comme l’Atomium en 1958 ?

Tout à fait, je crois qu’il est important de créer des récits fondateurs. Je ne suis pas fan de foot, mais le projet de stade national était typiquement un projet qui aurait pu, à partir de la Région, créer un récit fondateur pour les Bruxellois mais aussi tous les Belges.

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