BRUSSELS TALKS #1  — TOUS BOBOS ?


La Bellone, 02/02/2018


Pour cette 1ère édition du 2 février 2018, nous interrogeons Mathieu Berger (sociologue urbain) sur un concept sociologique contemporain tellement usité qu'on ne sait finalement plus très bien ce qu’il signifie : le « bobo ». Notre invité démythifie le concept, en évitant les étiquettes trop réductrices d’une réalité plus complexe, et l'applique à la réalité bruxelloise, notamment à travers une autre notion floue : la « gentrification ».

Mathieu Berger est professeur de sociologie urbaine à l’UCL et chercheur à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales à Paris. Depuis 2015, il coordonne le Metrolab Brussels, un laboratoire interdisciplinaire de recherche urbaine appliquée financé par FEDER-Bruxelles (www.metrolab.brussels). Auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur la participation et les politiques de la ville, il remporte en 2012 le Prix international Jean Widmer récompensant des travaux en sociologie des espaces publics. En 2016-2017, il est invité à présenter ses travaux à la Graduate School of Design (Harvard), Berkeley Law (University of California) et Parsons (The New School for Design, NYC).


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Entretien


BT : Pour Thomas Legrand, éditorialiste politique sur France Inter et co-auteur du livre La République bobo, « C’est un mot qui a du sens mais pas de définition ». Et vous, Mathieu Berger, est-ce que vous auriez une définition du bobo ou pensez-vous que c’est un mot qui n’a pas de sens ?

MB : C’est d’abord un mot qui trouve son sens dans le cadre d’une relation d’identification et de distinction. C’est une appellation critique et péjorative, par laquelle un locuteur identifie une certaine population pour s’en distinguer, s’en moquer ou la dénoncer ; comme quelqu’un peut parler des « bourges » ou des « populos ». Malgré le fait qu’elle soit péjorative et chargée d’un certain mépris, elle va être utilisée par un public très large, en politique, dans les médias, voire dans la recherche universitaire.

La population visée est une population assez large et dont les membres sont censés combiner des caractéristiques associées, d’un côté, à la bourgeoisie et, de l’autre, à l’idée de bohème. D’un côté, le « bobo » est reconnu comme un bourgeois, à un niveau économique, culturel ou moral ; de l’autre, il entretient des valeurs qu’on associe à la bohème : des valeurs de liberté, de bonheur, d’épanouissement, de tolérance, d’écologie.

Mais en fait, bourgeois et bohème ne s’opposent pas aussi radicalement que bourgeois et prolétaire ?

Non, pas aussi radicalement. La composante d’individualisme libéral, par exemple, peut être commun à la condition bourgeoise et à une certaine idée de bohème. L’opposition entre bourgeois et prolétaire est objective et exclusive : on ne peut être les deux en même temps. Par contre, vous pouvez être à la fois bourgeois et bohème, au prix de compromis et de contradictions entre ce qui vous définit, ce qui vous façonne (une condition ou un héritage bourgeois) et ce à quoi vous aspirez (un horizon et des valeurs de bohème). C’est évidemment ce caractère contradictoire ou ambigu qui fait du bobo l’objet de moqueries. En même temps, on peut voir ce compromis sous un angle plus positif : si le bobo reste un individualiste souvent indigne des valeurs de solidarité et d’écologie auxquelles il souscrit, il agit souvent en individualiste civil, modéré, conscient des enjeux de tolérance et de vivre-ensemble.

Le sociologue Camille Peugny donne en 2010 cette définition du bobo : « Une personne qui a des revenus sans qu’ils soient faramineux, plutôt diplômée, qui profite des opportunités culturelles et vote à gauche». Vu sous cet angle, on peut se dire que cela concerne une très large partie de la population, non ?

Ce qu’il y a de prégnant dans cette catégorisation de bobo, c’est une dimension culturelle, un lifestyle, qui recoupe des choix vestimentaires, des préférences culinaires ou musicales, des types d’activités et de métiers… C’est en quelque sorte un « habitus de classe », dans le sens de Pierre Bourdieu, une série d’habitudes largement partagées, qui sont incorporées et sont des postures, des façons de parler… C’est évidemment une classe particulière, qui couvre un public assez hétérogène : d’un côté ceux qui sont très bourgeois et un peu bohème ; à l’autre bout du spectre, ceux qui sont très bohèmes en restant un peu bourgeois. Mais sans être du tout sur le même pied d’égalité sur le plan économique, un parlementaire écologiste qui gagne très bien sa vie et un artiste fauché mettront les deux leurs Vans pour se rendre à vélo dans le même bar branché et boire la même bière IPA ! Toute personne qui passe par là les assimilera l’un à l’autre, et les verra probablement comme deux bobos…

Le concept de distinction cher à Bourdieu serait un concept clé alors pour cette «nouvelle classe sociale » ?

Oui, la distinction est en quelque sorte une compétence de survie dans notre société hyper-individualiste, qui engage au développement personnel et contraint à être « entrepreneur de soi-même », pour reprendre le mot de Michel Foucault. Bien sûr, se distinguer des uns, c’est se rapprocher des autres. C’est l’un des dilemmes de ce fameux  « bobo » que de rechercher à être unique par des comportements, un style de vie et des attributs qui sont d’un conformisme absolu.

Pour ce qui est de cette « classe sociale » dont les membres aspirent par dessus tout à l’épanouissement personnel, à se singulariser par leurs occupations et leur mode de vie, on peut se demander si c’est une nouvelle classe ou tout simplement la nouvelle forme que prend aujourd’hui la classe moyenne, plus urbaine, installée dans la ville.

Cette nouvelle classe moyenne est-elle aussi plus « créative » ?

Tout comme elle est obligée à être plus « bohème » par la force des choses (la sécurité professionnelle, les carrières toutes tracées, ça ne court plus les rues!), elle est aussi contrainte à la créativité, pour suivre les restructurations de l’économie, ces dernières décennies, vers une économie créative. L’emploi s’ouvre de plus en plus à ces métiers dits créatifs, qui correspondent par ailleurs à l’aspiration de ceux qui entendent s’épanouir et se sentir exister à travers leurs travail.

N’est-ce pas ça qui est reproché au bobo, à la fois le fait de paraître heureux et d’avoir des ressources économiques supérieures à la moyenne ?

Oui, c’est une population prise entre des critiques venant du « bas » et du « haut » : les classes populaires reprochent aux « bobos » d’avoir plus de moyens et de chances qu’elles, de tirer leur épingle du jeu dans la concurrence pour le logement et pour l’emploi dans la ville, grâce à leurs capitaux, leur apparence, leur origine. Elles dénonceront l’hypocrisie de ceux pour lesquels « la ville est un jeu », ces bourgeois qui se veulent urbains, proches des minorités, amateurs de rap ou de world-music, mais qui ne connaissent pas les obstacles de la discrimination, de la ségrégation ou de l’indigence. De l’autre côté, les bobos seront moqués par les les bourgeois  « purs et durs », périurbains ou ruraux, qui ont souvent des  professions qu’ils jugent plus sérieuses, éloignées de ces métiers « créatifs » qu’ils peuvent mépriser. Souvent, ces critiques masquent difficilement une certaine frustration, une certaine envie.

Dans un cas comme dans l’autre, ce qui est visé, c’est cette dimension « ludique », souvent hédoniste, qui semble qualifier le bobo dans son rapport au travail, à la ville ou à la vie en général. Il serait vu comme pas tout à fait adulte ; le terme enfantin « bobo » suggérant ce mélange de légèreté, naïveté et irresponsabilité.

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Dans un champ plus politique, n’a-t-on pas recours aujourd’hui très facilement à l’insulte « bobo » dès qu’il s’agit, pour un public souvent catégorisé à droite, de dénoncer tout comportement ou argument progressiste ?

Certainement. Or on peut se demander ce que deviendraient nos sociétés largement urbanisées sans ces braves « bobos » ! Le fait de critiquer ou de se moquer allègrement des bobos, qui constituent finalement une sorte de « classe moyenne urbaine », c’est une chose. Encore faut-il répondre à cette question difficile : si sa place n’est pas au coeur de la ville et dans les quartiers populaires, où est la juste place de cette population plutôt dotée, plutôt cultivée, plutôt « blanche »? On pourrait parfois tirer comme conclusions politiques de certaines études sur la gentrification que la place des bourgeois est « parmi les leurs », dans les communes riches de seconde couronne, ou en périphérie, dans le Brabant wallon… Je ne suis pas certain que ce modèle ait davantage profité à une ville comme Bruxelles.

Y a-t-il une spécificité à Bruxelles par rapport à ce phénomène dont nous parlons ? Ou est-ce un phénomène urbain plus universel ?

À Bruxelles, on se sent toujours obligés de comparer nos phénomènes urbains à d’autres villes pour leur donner du sens. On les compare à Paris, Londres, New York, comme si on n’était pas capable de les décrire et les penser pour ce qu’ils sont. Cela fait des années que des collègues présentent le phénomène de la gentrification à Bruxelles comme si c’était le mal absolu. Quand on se promène à Cureghem ou à Molenbeek, on se rend compte que ces évolutions des quartiers populaires centraux sans commune mesure avec ce qui a pu se passer à NY, à Paris ou à Londres. Et pourtant, on continue de parler de la gentrification à Molenbeek globalement avec les mêmes termes que s’il s’agissait de Brooklyn ! Je ne dis évidemment pas qu’il ne faut pas être attentif à ces tendances ou qu’il ne faut pas lutter contre des projets qui viseraient un bouleversement de ces quartiers, mais ça me semble faux sur le plan scientifique et injuste sur le plan politique de tout mélanger et de réduire à la seule notion de « gentrification » toute initiative publique qui viserait l’amélioration des conditions de vie d’un quartier ou même l’introduction d’une certaine mixité sociale.

On parle de gentrification, mais en même temps, on entend aussi souvent que Bruxelles est une ville qui s’appauvrit, n’est-ce pas une contradiction ?

Il y a de plus en plus de pauvres, mais il y aussi de plus en plus de riches. Ces tendances créent des espaces polarisés et situations de tension à travers la ville, des situations potentiellement explosives. Pour agir sur ces inégalités et ces potentiels conflits, les « politiques de la ville », intervenant sur l’aménagement du territoire, les équipements, le logement, etc. sont importantes, mais ne suffisent pas. Les déterminants profonds de ces situations se situent au niveau des formes prises aujourd’hui par notre économie et on ne va pas changer la donne uniquement avec des projets urbains et des dispositions pour répartir riches et pauvres dans la ville. Je pense que, du côté du gouvernement comme du côté des mouvements activistes, on attend trop de la ville, des « politiques de la ville » ou des « luttes urbaines », en matière de justice sociale. Intervenir sur l’espace urbain produit des résultats manifestes, des objets dont on ne peut nier l’existence (tel bâtiment est construit, tel espace est créé). C’est ce qui explique la place centrale de ces politiques de la ville dans l’appareil d’État aujourd’hui : elles permettent par leurs productions matérielles, comme le dit le sociologue Renaud Epstein, de « conjurer l’impuissance » de la politique, et notamment de la politique sociale et économique. Mais ceux qui attendent d’une politique de la ville qu’elle comble une politique sociale et économique sont à mon avis dans l’erreur.

N’est-ce pas une qualité de Bruxelles d’avoir pu conserver les classes modestes dans le coeur de la ville, et pas en banlieue, comme c’est le cas dans certaines villes françaises ?

C’est une qualité importante qui n’est pas toujours reconnue comme telle. De manière générale, Bruxelles reste une grande ville relativement hospitalière pour les populations à revenus modestes, qui trouvent à se loger dans des espaces centraux, qui sont devenus plus qualitatifs sur le plan structurel avec les politiques de rénovation urbaine des 30 dernières années. Ces mêmes politiques sont toutefois pointées comme responsables de la gentrification des quartiers centraux. C’est une situation complexe, mais il est certain que l’on ne peut au nom de la gentrification se priver d’agir pour l’amélioration des conditions de vie dans des quartiers connaissant d’importantes difficultés structurelles. Lorsque les politiques le font, à travers les Contrats de quartier en particulier, ce n’est pas en produisant des épiceries bio, des centres de yoga ou des galeries d’art ; c’est en retapant le bâti, la voirie, les trottoirs, en produisant (insuffisamment) des logements à caractère social et en créant des équipements de proximité du type crèches, maisons des jeunes, salles de sport, guichets d’économie locale, restaurants sociaux. On a connu des stratégies de gentrification plus agressives… Par exemple, ça fait quinze, vingt ans qu’on parle de la gentrification de Molenbeek par l’action des Contrats de quartier ; jusqu’à aujourd’hui, ça ne s’est pas produit de manière significative. Les espaces publics et voiries ont été refaits aux quatre coins de la Commune ; la modification de la composition sociologique de ces quartiers n’est pas flagrante et le remplacement/déplacement de population n’a pas lieu.

Et si ces améliorations « low profile » à destination des habitants de ces quartiers attirent des ménages plus dotés, venant d’autres parties de Bruxelles ou d’au-delà, on ne peut pas y faire grand-chose. Les solutions à trouver se situent alors en dehors de ces contextes locaux, dans des mesures plus générales au niveau de l’encadrement des loyers, et dans la production d’un nombre accru de logements logements, également dans les communes aisées de seconde couronne. Mais on ne peut continuer à appréhender les dynamiques urbaines en faisant comme si la rénovation matérielle et les évolutions dans la composition sociologique des quartiers populaires était une sorte de processus démoniaque. Une ville, ça vit et ça change ; la crise, la transformation est un phénomène constitutif des villes.         

Cette mixité sociale dans les quartiers est-elle suffisante pour favoriser les rencontres entre les habitants ?

Les gens vivent entre eux, ce n’est pas un scoop. On a projeté un certain fantasme sur la question de la mixité sociale, l’idée que les populations réunies dans un quartier allaient faire une grande farandole ou même, plus sérieusement, qu’elles se trouveraient prises dans une « rencontre » ou un « dialogue interculturel ». Evidemment, il y a parfois des contacts, et c’est tant mieux, mais le plus souvent, on vit sa vie avec les gens qui nous entourent et qui nous ressemblent. C’est une constante du comportement humain et on ne va pas réussir une politique de la ville qui miserait sur un comportement contraire ! Cette mixité, il faut la provoquer dans la vie active, à l’école, sur les lieux de travail, dans les loisirs et le sport, etc. Les politiques de mixité ne doivent pas se crisper sur la question résidentielle et des relations dans l’espace public. Et si on recherche à ce qu’un quartier résidentiel soit mixte sur le plan social, culturel, économique, il ne faut pas s’émouvoir du fait que ces populations différentes ne s’engagent pas dans des rapports étroits.

toutes les photos par Sebastien Alouf

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